Dessiner, un jeu d'enfant ?
- Myriam Eyann
- 20 juin 2021
- 10 min de lecture
Dernière mise à jour : 20 juil. 2022

Petit Hip Hip Hip Hourra, 1949, Karel Appel, huile sur toile 74 x 100,5, Musée d’art moderne, Paris-Photo Julien Vidal/parisienne de photographie (voir lien en fin de post)
Le Post FoAr&Cu c'est tous les 3èmes dimanche du mois (environ !) le post long à lire et plein de trucs. Focus Art &Culture 2 je continues avec mes questions ! Et là, tu réponds quoi ?
Dessiner, un jeu d’enfant ?
Les petits humains dessinent bien avant de savoir écrire, c’est leur premier moyen d’expression individuelle, qui apparaît en même temps que l’acquisition du langage. Dessiner est un signe de culture, tout comme lire et écrire. La compétence pour le dessin est le plus souvent abordée sans nuance, un talent considéré comme un don. Tu dessines trop bien ! Ou bien on se range trop vite dans la catégorie je ne sais pas dessiner ! Le dessin est tantôt une anecdote enfantine, un passe-temps ludique à connotation artistique ou un talent rare d’artiste. Et généralement, pour la plupart, il est hors de portée, alors que nous avons tous dessiné avant d’écrire, et que l’humanité dessine depuis toujours.
Cette vision découle de l’apprentissage et de la perception moderne de l’art. Le dessin n’est pas enseigné comme un outil. Il s’appréhende comme pratique privilégiée. On lui demande d’être construit, travaillé et sorte du trait innocent de l’enfance. Il est pourtant un moyen d’expression aussi puissant et universel que l’écriture. On n’apprend pas à écrire pour devenir écrivain, doit-on apprendre à dessiner dans la seule optique d’une expression artistique ?
"A l’âge de 7 ans environ, ma fille me demanda un jour ce que je faisais comme travail. Je lui ai répondu que je travaillais à l’université, que j’apprenais aux étudiants à dessiner. Elle me regarda incrédule et dit « Tu veux dire qu’ils ont oublié ? ".
Howard Ikemoto, artiste anseignant, Cabrillo College, Aptos, Californie. Cité par Betty Edwards dans son livre Dessiner grâce au cerveau droit, Editions Mardaga 2014
Le dessin est une technique qui peut être apprise par toute personne normale avec acuité visuelle et coordination œil/main moyenne. Dessiner ne dépend que rarement d’une capacité mais d’un véritable apprentissage, comme n’importe quelle compétence, si complexe soit-elle. On dit "je ne sais pas dessiner" comme on dirait "je ne sais pas écrire", oblitérant que l’outil crayon est abordé par tous les enfants spontanément dans les premières années de la vie pour dessiner, avant d'écrire.
Chercher des personnes qui n’auraient jamais dessiné serait comme chercher une graine de coquelicot dans une meule de foin. Et la graine de coquelicots est aussi petite qu’une poussière.

Dessin de Victor Horta (1861-1947) Architecte belge, figure de proue de l'Art Nouveau
Il s’agit ici du symbole "dessin" dans la culture. Il existe de nombreux paradoxes qui freinent son apprentissage. Nous apprenons depuis tout petit à appréhender, nommer pour classer. Il s’agit de reconnaître rapidement ce que l’on perçoit, sans avoir à recueillir trop d’informations, processus nécessaire pour concentrer la réflexion. L’éducation est concentré sur ce mode.
Dessiner implique une observation différente, longue, de noter une foule de détails afin de comprendre la manière dont ils s’assemblent pour former un tout. Au contraire du mode verbal, dessiner exige d’enregistrer le plus d’informations possible, idéalement toutes.
Dessiner a pour beaucoup quelque chose de mystérieux, voire de magique. C’est un mélange complexe d’intuition et d’apprentissage. Le dessin utilise les compétences visuelles pour la réflexion. C’est tout le potentiel qu’il renferme et l'écueil de l'apprentissage actuel, et de l'éducation plus globalement.
Le dessin est avant tout un support de réflexion.
Le dessin a été utilisé de tout temps pour d’autres applications que l’art. Le schéma, le croquis sont les préalables récurrents de la recherche d’une idée, ils aident à développer une pensée. Dans l’histoire des inventions beaucoup d’idées nouvelles commencent par des croquis (Galilée, Edison, Jefferson, Faraday) de la même façon que l’on réfléchit crayon à la main en notant idée ou établissant des listes.
Exemple de croquis fait par des ingénieurs de Mannesmann, cartel industriel allemand (Mannesmann Archiv/ R. 4. 50. 02.) et Croquis léonard de Vinci © janaka/Shotshop.com
On ne peut pas réduire le dessin à la création et à l’idée.
Il y a de nombreuses typologies de dessin, de la botanique à l’anatomie, la cartographie, le relevé géographique, le relevé d’un site archéologique. Ces dessins sont des documents et support d’informations que l’écrit et les mots ne sont pas capables de fournir, leur but est technique. Ils n’ont normalement pas de visée artistique, mais cela n’exclut pas la volonté que le document en question soit plaisant, probablement parce que le cerveau assimile bien mieux la beauté ou en tout cas ce qui relève d’une cohérence et d’une organisation.
Dessin botanique, anatomie, relevé archéologique.
Dessiner demande une approche relativement méthodique, la saisie immédiate de la totalité du sujet suivie d’une inspection de plus en plus minutieuse de ses détails. Les cartographies du ciel sont l’exemple à mon avis le plus pur de cette capacité d’observation que demande le dessin réaliste. On oublie trop souvent que les premières cartographies du ciel on été dessiné par la simple observation et retranscrite à la main. Aujourd'hui, certains clubs d'astronomie proposent cette pratique, sans doute l’exercice le plus difficile et le plus formateur pour dessiner, car il fait prendre conscience du décalage entre la représentation et la transcription. En effet, inutile de faire un joli ciel étoilé, le but étant de repérer et noter la place des étoiles que l'on voit. Un excellent moyen pour aiguiser ses perceptions visuelles.
Observer est la compétence primordiale à acquérir pour pratiquer le dessin et dessiner est sans doute le meilleur moyen de former son sens de l’observation

Carte astronomique antique- source Pinterest
Le dessin établit une connexion entre les compétences perceptives et la réflexion, la résolution de problème et la créativité. Il est un support à la réflexion complexe, complémentaire à l’écriture et aux mots. C’est la raison d’être des notices, des cartes, des plans.
Il y a des explications que le cerveau ne peut percevoir, modéliser et comprendre qu’en les visualisant.
Voici des exemples de dessin qui apportent des informations avec lesquelles aucune description écrite ou formulée par des mots ne peut rivaliser.
Relevé d'ensoleillement, relevé typographique, plan de masse
L’homme est la seule créature de cette terre qui dessine des images de ce qu’il voit, et qui parallèlement crée des représentations abstraites pour s’exprimer (écrit, signes). Le trait et la ligne, l’image font partie de notre quotidien depuis la première représentation humaine. Le dessin s’est développé avec l’humanité. Les représentations figurées évoluent en même temps que l’écrit (peinture rupestre, signes abstraits et symbolisme et l’écrit provient de pictogrammes, c’est-à-dire de mots-dessins.
L’écriture est une branche du dessin qui a suivi sa propre évolution !

Tablette à écriture pictographique sumérienne- Sumer, fin du IVe millénaire av J.C., musée du Louvre - Photo par MbztOwn work (voir lien en fin de post)
Le dessin est la branche souche des supports d’information et de communication de l’humanité, de l’écriture aux beaux-arts, de l’approche technique et documentaire, de la connaissance et de l’utilisation de l’environnement (cartographie, arbres phylogéniques, planches de description du minéral et du vivant…) Sans sa capacité à dessiner, l’humanité n’aurait pu créer la transmission à distance que permet le passage sur un support en 2 dimensions, d’une réalité en 3 dimensions. Sans cette télépathie que l’humain pratique depuis le paléolithique, sans les écrits et illustrations, nous ne saurions rien des premières civilisations, des philosophes de l’antiquité, et de tous les développements de pensée de l’histoire humaine. D’ailleurs, sans la capacité à dessiner, homo sapiens n’aurait pu évolué de l’outil à la machine, et c’est ce qui le différencie dans le règne animal, l’outil n’étant pas le propre de l’homme. D'ailleurs on n'a pas de terme pour designer quelqu'un qui ne saurait pas dessiner, one peut pas véritablement le nommer !

En vérité tout le monde a un jour dessiné.
Sauf en cas de déficience, motrice ou cognitive, sauf à n’avoir jamais tenu dans la main un outil qui le permet (ce qui doit être excessivement rare, même au temps de la préhistoire), tous les êtres humains en ont la capacité naturelle. Un petit d’homme dessine, même sans qu’on lui apprenne. On a un terme pour quelqu’un qui ne sait pas écrire, analphabète, mais rien ne désigne l’absence de compétence au dessin.
Quelqu’un qui ne saurait pas dessiner ignorerait le trait, la ligne et cette possibilité du cerveau humain à transcrire en 2 dimensions la réalité à 3 dimensions. Il n’y a donc pas de terme pour designer quelqu’un qui ne sait pas dessiner, parce que sauf pathologie, ça n’existe pas !
C’est pourtant l’expression consacrée quand on n’a pas développé la compétence à le faire au-delà de cette capacité innée du cerveau, "je ne sais pas dessiner" dit-on. Paradoxalement, en regard de son importance dans le quotidien et dans l’évolution humaine, dessiner n’est pas perçu comme une activité sérieuse et un apprentissage nécessaire mais comme un hobby, un passe-temps. On considère le dessin comme une anecdote et son savoir indispensable. Les lacunes en dessin - qui ne sont pas une incapacité - sont perçues comme un manque de créativité. Mais c’est essentiellement parce que l’apprentissage du dessin est le parent pauvre de l’éducation alors qu’il devrait en être la base, à côté de l’écriture.
L’enseignement donne la place primordiale aux performances standardisées : mémorisation de dates et de données, théorèmes, événements. On a quasi totalement éliminé la formation à la perception. La place de l’enseignement du dessin est extrêmement restreinte, on n’apprend à dessiner que dans l’optique d’une éducation artistique, dans le but d’acquérir un talent.

Running maps de Londres qui relève les passages des joggeurs par Nathan Yau de Flowing Data (voir lien en fin de post)
Le parallèle avec l’enseignement de l’écriture est éclairant. On apprend à écrire par la méthode du b-a ba, la mémorisation de l’alphabet, des sons, puis l’association des syllabes et la phonétique. On apprend que les syllabes forment des sons, puis à reconnaître le son des lettres dans les mots. L’écriture est décortiquée pour que le débutant puisse comprendre son fonctionnement, on enrichit l’écrit par la lecture et en particulier le vocabulaire. Puis il s’agit de reconnaître le sens des mots. Enfin la grammaire et l’orthographe - le cadre de l’écrit - apprennent les règles du bien écrire. Au fil des années on cherche l’aisance et la compréhension, être capable d’écrire et lire rapidement sans heurts, en donnant une cohérence à ce qu’on écrit pour que cela soit compris par le lecteur. L’apprentissage de l’écrit est forcément intimement liée à celui de la lecture, prolongé tout au long du processus d’apprentissage et de la vie. Le but n’est pas d’atteindre la virtuosité d’un écrivain ou l’aisance d’un universitaire, mais de maitriser les codes de l’écrit et de la lecture.
Dans tout apprentissage, l’aisance est considérée comme un but et une composante élémentaire, mais elle est plutôt la résultante de cet apprentissage. Pour le dessin on fait très vite dessiner d’après modèle (nature morte, modèle vivant, portrait, paysage) ce qui est source de perplexité et de frustration. On apprend à dessiner dans l’optique de rendre le dessin ressemblant, et qu’il reproduise le plus fidèlement les choses présentes dans le monde. Mais un dessin réaliste exige de passer à un mode de pensée fondamentalement différent car il doit se baser sur le mode visuel sans l’intervention du mode verbal.
Le but de l’éducation est de changer le mode de vie et de pensée. Une fois que vous avez appris à écrire et lire votre cerveau est changée pour toujours, vous pouvez tout lire pour la vie. On ne peut pas désapprendre à voir l’écrit, à le lire presque instantanément (pour cette raison il est très difficile de comprendre ce que ressent un analphabète devant un rayon au supermarché par exemple).
Quand on apprend à dessiner le cerveau se modifie, on voit différemment jusqu’à la fin de ses jours.

Selon Betty Edwards, l’apprentissage actuel du dessin s’apparente à "tenter d’enseigner le tango avec des mots"
dans Dessiner Grâce au cerveau droit
La notion de dessin est corrélée à la fois à celle de réalisme et à la fois au symbolisme, à l’abstraction, dès le début de son utilisation par l’humain probablement. Le dessin comme pratique est aussi la porte d’entrée dans tous les arts visuels, il permet de travailler les idées pour un projet graphique, une peinture, une sculpture, il est la base des projets d'architecture. Il est indispensable à l’étude et à la maquette de certains projets, la gravure, la lithographie par exemple. c'est la base de développement de nombreuses pratiques dans les arts visuels.
La notion que le talent est inné est répandue dans le domaine de l’art, et dans l’apprentissage du dessin en particulier. On pense que le préalable à l’apprentissage du dessin est ce talent.
Croquis de Mies van der Rohe
Pavilllon de Barcelone (note et lien en fin de post)
Le talent est une notion complexe, empreinte de moralité quoiqu’on en dise.
Le concept de capacité est moins restrictif, certains individus ont une capacité au dessin plus forte certes, qu’on pense inné. C’est probablement leur capacité d’observation qui est plus aigüe que la moyenne, ou en tout cas leur volonté à observer. Ce qui n’empêche en rien le fait que les bases du dessin sont accessibles. Dire je suis doué pour les paysages et pas pour les portraits, ou je ne sais dessiner que les chevaux n’a aucun sens. Il faudrait mieux dire mon goût est de dessiner tel ou tel chose, et avec le temps on acquiert une spécialisation qui rend le dessin de chevaux plus facile par exemple. Une déclaration similaire pour la lecture reviendrait à dire je sais lire les revues et je suis plutôt bon pour les modes d’emploi mais je n’arrive pas à lire les romans. On marque alors dans un ordre logique la préférence, l’appétence et en dernier lieu la compétence acquise grâce à ces deux paramètres.
On peut ne pas aimer lire, ou écrire, ou dessiner, mais on peut savoir le faire.
L’enseignement et l’éducation consistent autant à débloquer un potentiel inné qu’à transmettre de nouvelles compétences. Un puissant levier de l’apprentissage est le fait que maitriser quelque chose de véritablement compliqué ou considéré comme tel procure la plus grande des satisfactions et incite à poursuivre et à développer une compétence spécifique dans tel ou tel domaine.

A notre époque l’image est devenue a telle point envahissante que ses répercussions sur notre développement cognitif ne peuvent être nier.
La représentation n’est pas spécifique au domaine de l’art.
Dessiner est-il un jeu d'enfant, ou une activité indissociable de l'humain ?
Dessiner est-il un jeu d'ailleurs ou plus simplement un outil propre à la psyché humaine, c'est à dire inséparable de son évolution et de ses compétences ? Un outil que le petit d'homme apréhende comme un jeu pour se l'approprier.
Pour prolonger cette réflexion deux citations relevés dans le "Petit florilège es idées reçues sur l'art" Editions Larousse, 2014
"Tout enfant est un artiste : le problème est d'en rester un, une fois devenu grand"
Picasso (1881-1973) peintre, dessinateur, sculpteur et graveur espagnol
"Le mouvement Cobra a fait table rase du passé. Nous avons renié tout ce que nous savions et recommencé à zéro, comme des enfants - rien que du neuf. Il arrive que mes oeuvres paraissent puériles, ou immatures, qu'elles ressemblent à celle d'un schizophrène, ou d'un imbécile. Ce que je considère comme un avantage, car pour moi la peinture est le matériau en soi : elle possède sa propre capacité d'expression. Je trouve mon inspiration, et donc ma création dans la masse colorée.
Karel Appel (1921-2006), peintre et sculpteur néerlandais
Dessiner est un jeu d'enfant bien sûr, il manquera plus que ça ne le soit pas !
Mais dessiner n'est pas qu'un jeu d'enfant, pas qu'un jeu pour adulte qui joue à rester enfant, pas qu'un jeu tout court....
myriam eyann
Pour aller plus loin
Photo tablette sumérienne par MbztOwn work, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=25834613
A propos de Nathan Yau
et les running maps
Mies van der Rohe (1886-1969), architecte allemand naturalisé américain, célébre pour sa formule "Less is more" . Le pavillon allemand de Barcelone, construit pour l'exposition internationale de 1929 à Barcelone, démonté puis reconstruit à l'identique de 1983 à 1986 dont je conseille la visite !
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